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C’est une italienne devenue strasbourgeoise. Elle s’appelle Gaia, a 34 ans, est née en Calabre, à Rossano – une ville à mi-chemin entre la montagne et la mer. A 19 ans, Gaia décide d’intégrer la fameuse université de Bologne, pour étudier la langue et littérature italienne à la faculté de lettres modernes. Elle y étudiera sous le système ancien, car le processus de Bologne est toujours en cours d’implémentation. Je ne peux donc pas lui demander son avis sur cet immense projet qu’est l’Espace européen de l’enseignement supérieur, auquel on est tous habitués aujourd’hui mais qui a bouleversé toute une génération à l’époque.

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Gaia arrive pour la première fois à Strasbourg en 2008 pour un stage organisé par le ministère italien des affaires étrangères en collaboration avec l’université à l’Istituto Italiano di Cultura. La ville ainsi que son activité dans le cadre du stage l’impressionnèrent et elle décide d’y revenir en 2010.

En 2012, Gaia commence à travailler en tant qu’enseignante à l’Istituto. Pourtant, son statut est celui d’autoentrepreneur, ce qui lui permet également de donner des cours d’italien en dehors de son programme à l’institut.

La fiche biographique remplie, j’essaye d’approfondir le sujet de notre discussion et ça passe forcément par quelque chose de plus intime : ses rêves. Encore petite, elle rêvait de devenir ballerine classique. Mais le destin avait un autre plan…

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 J’ai été assez indécise dans ma vie, les choix que j’ai fait ont été plutôt des non choix : j’étais sûre que je ne voulais pas étudier la physique, par exemple. La spécialité que j’ai choisie (lettres modernes) me permettait de faire beaucoup de choses, mais j’excluais une carrière dans le système italien d’enseignement. A l’époque, je ne pensais pas que, un jour, je vais aller vivre et travailler à l’étranger. C’est en reprenant l’étude du français que m’est venue l’idée de partir.

A Strasbourg, j’ai interagi plus avec des jeunes venant d’autres pays qu’avec des français. Je ne sais pas si dans une autre ville française cela aurait été possible.

Comment as-tu découvert l’Europe ?

Tout d’abord, j’ai découvert l’Europe à Bologne, grâce aux étudiants Erasmus. Et puis, en sortant d’Italie, bien évidemment.

Avant, quand j’étais encore à la maison, on regardait le JT qui parlait des différents événements européens et de temps en temps on partait à l’étranger en vacances. C’était ça, en principe, notre interaction avec l’Union européenne. Ma région se situe plutôt à la périphérie de l’Europe du point de vue géographique et aussi de l’infrastructure : les connexions de transport sont peu développées (à présent, pour rentrer, je suis obligée de prendre l’avion pour Bari ou Rome et puis le bus pour encore 6 heures environ).

Puis, à Strasbourg, j’ai interagi plus avec de jeunes venant d’autres pays qu’avec des français. Je ne sais pas si dans une autre ville française cela aurait été possible.

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Tu crois que l’absence d’une infrastructure développée est due à une faute de l’Union européenne ?

Ça pourrait l’être, mais c’est plutôt la faute du gouvernement italien et d’une mauvaise politique régionale. Il y a beaucoup d’italiens qui vont passer leurs vacances en Grèce ou en Espagne parce que c’est plus facile d’y aller que dans le Sud de l’Italie, par exemple. Le problème des infrastructures de transport dans ma région existait bien avant l’Union européenne. A présent, à cause de la mauvaise administration nationale et régionale, on ne profite pas non plus des fonds européens déstinés à cette fin. Donc, à mon avis, la responsabilité revient avant tout à l’Italie et non pas à l’Union.  

Est-ce que l’adhésion de l’Italie (pays fondateur) à l’Union européenne a fait les italiens plus tolérants, plus ouverts ?

 Je ne crois pas que ce soit l’Union européenne qui a fait les italiens plus tolérants. Beaucoup d’entre eux n’ont pas vraiment conscience de l’impact bénéfique de l’UE sur notre vie quotidienne (peut-être la libre circulation des personnes, par rapport au passé, est l’exemple le plus pertinent). Après, c’est vrai qu’il y a des nationalités très bien intégrées en Italie et d’autres qui le sont un peu moins. Tout comme des Italiens qui sont très solidaires et d’autres qui choisissent d’être racistes.

A mon avis, Strasbourg n’est pas une ville cosmopolite.

Ce que tu aimes le plus à Strasbourg ?

L’atmosphère européenne, le fait de rencontrer des gens très divers venant de beaucoup de pays et cultures différentes.

Peut-on dire que Strasbourg est une ville cosmopolite ?

A mon avis, non. Il y a bien beaucoup de gens venant de l’étranger, c’est vrai, mais je ne la vois pas suffisamment ouverte, vive culturellement. Ce qui est dommage c’est que, à Strasbourg, on ferme les portes très tôt – plus rien ne bouge à minuit. Une ville cosmopolite selon moi ne dort jamais, ni le samedi, ni le dimanche. Or, des fois, cette ville s’endort tout simplement.

Ce que manque à Strasbourg ?

La mer ! 🙂 J’aimerais qu’elle soit plus cosmopolite (dans le sens mentionné ci-dessus). Sinon c’est une ville assez verte, très jolie, qui essaye toutefois d’offrir à ses habitants la possibilité d’exercer des nombreuses activités de loisirs.

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Une chose que tu voudrais changer à Strasbourg ?

Une certaine rigidité que je trouve excessive. Les gens sont peu flexibles, qu’il s’agisse des horaires, d’une rigueur excessive dans l’activité quotidienne des gens, etc. Puis, je suis impressionnée quand les enfants disent : tu n’as pas le droit. En italien, ça se traduit littéralement comme « tu non hai il diritto » et c’est une expression très stricte car on se réfère aux droits fondamentaux (liberté d’expression, santé, etc.) et non pas au sens de « tu ne peux pas faire telle ou telle chose ». Une fois, j’ai entendu une petite fille dire à sa sœur : – tu n’as pas le droit de traverser au feu rouge. Je comprends bien évidemment la nécessité d’inculquer cette interdiction aux enfants à des fins éducatives, mais j’ai été impressionnée par la manière de formuler une telle interdiction, venant notamment d’un enfant. Peut-être nous, les italiens, on est excessif de l’autre côté, on est trop laxistes aux yeux des français…

Une chose d’Italie qui te manque ?

La mer, la cuisine italienne, le climat, cette flexibilité dans la pensée et le comportement.

Et puisque l’été est là, on vous offre une suggestion pour votre prochaine destination de vacances : choisissez la Calabre et visitez Rossano. A part des magnifiques paysages, on trouve dans la région beaucoup de monuments byzantins, mais aussi le Codex Purpureus Rossanensis – l’unique bien en Calabre faisant partie du patrimoine UNESCO. Conservé au Museo Diocesano à Rossano, c’est un manuscrit écrit sur parchemin violet en or et en argent, en grec, qui reviendra au musée début juillet prochain, après un minutieux processus de restauration.

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J’ai été surprise de constater qu’on partage avec Gaia à peu près les mêmes mécontentements concernant notre ville de Strasbourg. Je suis curieuse de voir si, à la fin de ce projet, ces revendications seront unanimes. Pourtant, Gaia a trouvé son bonheur à Strasbourg et si un jour elle va quitter la ville, je suis certaine qu’elle partira avec des beaux souvenirs.

Je suis contente de l’avoir rencontré à l’Istituto Italiano di Cultura de Strasbourg, car c’est grâce à elle que j’ai considérablement amélioré mon niveau de langue et culture italienne. Si la découverte de cette belle langue vous tente, n’hésitez pas à contacter Gaia. Vous pouvez le faire en laissant un commentaire à cet article ou en m’écrivant sur la page « Contact ».

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